Géraud Chirol : « Je suis aussi un amateur »
Entretien avec Géraud Chirol, directeur du conservatoire de Fresnes, qui a déjà composé deux pièces pour des ensembles de Musea. Voici un aperçu de son parcours.
Comment vous présentez-vous, comme enseignant, compositeur, instrumentiste, directeur de conservatoire….
Cela dépend des circonstances. Rarement comme compositeur, ce n’est pas mon métier. Je compose plutôt à l’occasion de demandes, souvent amicales. Je me présente plutôt comme enseignant et directeur.
Vous êtes pourtant aussi instrumentiste.
J’ai débuté le piano à 6 ans, puis le cor, qui est mon premier véritable instrument. Je voulais en jouer après avoir entendu le concerto pour cor de Haydn, mais il n’y avait pas de classe de cor au conservatoire. J’ai donc commencé la trompette. Puis le directeur du conservatoire de Fresnes, qui était corniste, a ouvert une classe dont j’étais le premier et le seul élève ! Mais je ne suis pas devenu corniste professionnel car j’étais bien trop traqueur. J’ai été un deuxième cor très heureux dans l’orchestre du conservatoire.
Vous vous reconnaissez donc avant tout comme enseignant.
Oui, Je me suis tourné vers l’analyse, l’écriture, la composition. J’ai passé les concours d’enseignants et j’ai été professeur dans le secondaire ainsi que d’analyse et d’écriture au conservatoire de Fresnes. Au passage, j’ai été élève, professeur, père d’élève et directeur au conservatoire de Fresnes ! J’ai également enseigné l’écriture à la faculté d’Orsay pour les futurs musiciens intervenants en milieu scolaire. Ces expériences m’ont beaucoup appris sur la composition, la transmission, le geste musical…
Comment voyez-vous les amateurs dans le monde musical ?
Un amateur est celui qui pratique la musique, qu’il soit d’un haut niveau ou débutant, sans en faire son métier. Ce sont des adultes qui aiment aller au concert, se réunissent, ont des projets communs et les montent, quel que soit leur niveau, leurs compétences. Je suis aussi un amateur. Ainsi, j’ai découvert le cornet à bouquin lorsque j’enseignais en collège et m’y suis mis seul. 25 ans plus tard, j’ai rencontré une enseignante à Tours. J’y vais une fois par mois et j’ai le grand plaisir de redevenir élève !
Selon moi, la pratique amateur pousse à vouloir trouver des partenaires : ensemble, orchestre, chorale. En musique de chambre, les amateurs ont aussi besoin d’être accompagnés. Musea joue ici un juste rôle. L’association réunit des amateurs très motivés. Dommage qu’ils ne soient pas plus nombreux !
Les conservatoires ne devraient-ils pas être aussi présents pour les adultes amateurs ?
Oui, absolument. Tant d’investissement pour former des jeunes qui ne deviendront pas tous professionnels et arrêtent de jouer plus tard, c’est un énorme gaspillage. Les conservatoires doivent garder de la place pour les adultes qui veulent débuter ou revenir. C’est ce que nous faisons à Fresnes depuis cette année, avec l’accord de la municipalité. Les enfants n’ont plus une priorité exclusive, un adulte débutant aussi peut s’inscrire. Nous avons de plus en plus d’adultes très motivés. Certains s’inscrivent en même temps que leur enfant.
Vous avez écrit une œuvre pour un ensemble de Musea, « Les amis inconnus ». Quel a été votre processus d’écriture ?
C’est une œuvre pour soprano, flûte, clarinette, violon, violoncelle, harpe et piano. Musea m’a imposé cette formation. J’apprécie cette obligation. J’ai déjà écrit pour Musea une œuvre avec voix, mais sans texte, comme un instrument. Cette fois, j’ai voulu un rôle plus traditionnel, mélodique, pour la voix. Le poème de Supervielle, « Les amis inconnus » me fascine pour son évocation de l’environnement, de la responsabilité de nos actes, des rencontres qui se font ou pas. Le traitement du texte n’a pas été facile. Comment lui rendre justice sans écrire une sorte de mélodie fauréenne ? Finalement, j’ai écrit toute la mélodie seule, puis j’ai posé des intervalles en jouant avec les modes et les couleurs modales. Chaque strophe correspond à une variation. Au départ, je voulais une part de hasard dans l’exécution de ces variations, les musiciens pouvant jouer chacune d’entre elles dans n’importe quel ordre. Mais l’exécution devenait impossible si je laissais cette possibilité complète. J’ai donc moi-même organisé ce hasard.
Vous reconnaissez-vous dans une école stylistique ?
J’ai été fasciné par la musique spectrale. La superposition des sons m’intéresse, mais en même temps, il faut retrouver la souplesse de l’écriture horizontale. C’est une véritable difficulté. Ici, la chanteuse a le rythme et le flux pendant que les instruments l’aident à ne pas se perdre dans l’harmonie. C’est une harmonie basée sur un travail des sons en euphonie. Concrètement, le son le plus grave est la résultante de deux sons plus aigus. Par exemple, si deux tuyaux d’orgue jouent à la quinte, l’oreille entend le différentiel qui est une octave plus grave. Il n’y a que cela dans « Les amis », mais en jouant la note grave. Je mets ensemble des sons qui ont ce type de rapport, comme une constellation harmonique. Sauf qu’avec le côté aléatoire, certains sons sont là et pas d’autres. Ils sont parfois déconnectés, parfois en doublure. Mais il y a une progression en tension qui suit le texte et finit en voix parlée.
Venez écouter la création mondiale de “Les Amis Inconnus” de Géraud Chirol à l’auditorium Antonin Artaud, Ivry-sur-Seine, le 22 mars 2026 à 17h – renseignements et réservation conservatoire.municipal@ivry94.fr ou au 01.49.60.26.95
Propos recueillis par Martine Kis