György Kurtág : Hommage à R. Sch. Un classique de la musique contemporaine
György Kurtág, l’un des plus importants compositeurs de notre époque, a fêté en février 2026 son centenaire. Hommage à R. Sch., pour clarinette (et grosse caisse), alto et piano, est l’une de ses œuvres les plus connues. Pleine de réminiscences cachées, elle crée une succession d’atmosphères contrastées à travers six pièces parfois de quelques mesures seulement. En voici une présentation (garantie sans recours à l’IA).
Kurtág György
Né le 19 février 1926, à Lugos en Roumanie, dans une famille juive hongroise, il s’installe à Budapest en 1946 où il étudie le piano, la musique de chambre et la composition.
Il passe un an à Paris en 1957-58 où il étudie avec Messian et Milhaud et, surtout, rencontre la psychologue Marianne Stein, qui le pousse à privilégier la forme courte et à explorer les diverses façons de connecter deux notes. A Paris, il découvre la musique contemporaine occidentale, sous le boisseau dans la Hongrie communiste.
Son premier quatuor cause une sensation à Budapest en 1961 pour son assimilation des courants musicaux de l’Ouest. Suivent des années difficiles. La commande d’œuvres pour piano pour enfants, en 1973, le sort de l’impasse. Par la suite, Jatékok (Jeux), pour piano, deviennent le symbole de son écriture. L’objectif est de pousser enfants et adultes à expérimenter avec le son et les sensations plutôt que d’analyser intellectuellement la partition. Il préconise de retrouver la spontanéité de « la déclamation libre, du parlando-rubato de la musique populaire et du chant grégorien ».
Il est influencé par Bartok et Webern, Schumann et Stravinsky, mais aussi ses lectures.
Hommage à R. Sch. opus 15/d
Les esquisses de la première pièce datent de 1975, la dernière de 1979. L’œuvre a été écrite entre 1985 et 1990. Kurtág note d’ailleurs minutieusement les dates de composition de chacune de ses pièces.
L’instrumentation, clarinette, alto et piano, est celle des Märchenerzählungen Op.132 de Schumann.
Le numéro d’opus d’Hommage est celui des Kinderszenen (Scènes d’enfants) pour piano, toujours de Schumann. Enfin, Hommage à R. Sch. est le titre donné à l’une de ses pièces par Bartok dans ses Mikrokosmos pour piano.
L’œuvre est remplie de réminiscences au travail de différents compositeurs et poètes, mais aussi aux propres compositions de Kurtág. Il est en effet typique de son œuvre que ses propres motifs voyagent à travers ses compositions au fil du temps.
Quatre des cinq pièces sont écrites sans barre de mesure. A la place, des indications donnent la longueur approximative de la tenue des notes ou des silences. Cette notation donne une certaine liberté expressive aux interprètes.
Les initiales E et F des titres renvoient au rêveur et contemplatif Eusebius et au fier et impétueux Florestan. « [Ils sont] ma double nature, et je voudrais bien les concilier, comme le fait Raro, en un seul homme. » (Schumann). Raro étant le maître expérimenté et perspicace.
1ère pièce :
Merkwürdige Pirouetten des Kapellmeisters Johannes Kreisler. Vivo
« Les curieuses pirouettes du maître de chapelle Johannes Kreisler » sont représentées par les arpèges montants et descendants. Kreisler est le chef excentrique des nouvelles de E.T.A. Hoffmann dans ses nouvelles « Fantaisies à la manière de Callot ».
Ce mouvement semble sorti de Játékok.
2è
E. : der begrenzte Kreis …Molto semplice, piano et legato
« Le cercle limité est pur » est une des phrases du Journal de Kafka mise en musique par Kurtág dans ses Kafka-Fragmente op. 24 pour soprano et violon (1985-1987). Il reprend également la musique de ce Kafka-fragment avec intervalles clairs, sonorités consonantes.
La miniature s’ouvre sur un canon à trois voix, p, pp, ppp, avec un intervalle d’une croche, créant un effet d’écho. Les séquences d’intervalles du canon peuvent être des allusions à Schumann. La forme circulaire du canon évoque le cercle de Kafka.
3è
… und wieder zuckt es schmerzlich F. um die Lippen… Feroce, agitato
« …et, de nouveau, les lèvres de Florestan tremblent douloureusement ». Comme dans la neuvième pièce des Davidsbündlertänze de Schumann, les phrases sont agressives, agitées.
4è
Felhö valék, már süt a napp… (töredék-töredék) . Calmo, scorrevole
J’étais un nuage, le soleil soleil brille déjà … (fragment-fragment ) . Cette phrase vient du poème « Chant» d’Attila József (1928). Il s’agit de l’adaptation d’une pièce pour piano de Kurtág de 1983 jamais publiée.
5è
In der Nacht. Presto
« Dans la nuit » renvoie à la 6è pièce des Fantasiestücke pour piano op. 12. Ce perpetuum mobile de 16 notes sonne comme un cauchemar de Schumann.
Dans l’un des rares commentaires de Kurtág sur son œuvre, il a affirmé que ce mouvement est rempli de « gestes schumanniens » issus des Fantasiestücke op.73 pour clarinette et piano.
6è
Abschied (Meister Raro entdeckt Guillaume de Machaut). Adagio, poco andante
Adieu (Maître Raro rencontre Guillaume de Machaut)
Abschied est le titre de la dernière pièce des Waldszenen op.82.
Cette pièce est la plus longue et contraste avec le caractère évanescent, éphémère des précédentes.
Maître Raro, issu de l’imagination de Schumann, est le médiateur entre Florestan et Eusebius.
Machaut est un compositeur majeur pour Kurtág, dont il a publié des arrangements et des transcriptions.
« Faites que les jeunes étudient les anciens, mais n’exigez pas d’eux qu’ils poussent la simplicité et le dépouillement jusqu’à l’affectation ! », dit Maître Raro (alias Schumann) à propos de Machaut. Machaut est particulièrement connu pour sa structure isorythmique (répétition régulière d’un élément rythmique).
Les huit premières mesures du piano répètent la même figure rythmique, mais la tonalité change constamment. Ceci évoque les relations de continuité et de diversité qui caractérisent talea (pour le rythme ) et color (pour les hauteurs de notes) des structures isorythmiques du 14è siècle. Les répétitions exactes de rythmes combinées aux variations diastématiques (voix chantante en musique médiévale) sont la base de la composition du début du mouvement.
Clarinette et alto sont organisés en figures rythmiques répétées par deux mesures, alors que la tonalité change constamment. Puis, le lien avec la structure isorythmique de Machaut, dont Kurtág réarrange les éléments constitutifs, devient plus lâche.
Les trois musiciens répètent indépendamment leur propre schéma rythmique. Le piano, strictement, avec une basse de passacaille à la main gauche, comme une marche funèbre, les deux autres condensant progressivement leurs rythmes. On peut évoquer le début de la 5è symphonie de Mahler, qui progresse vers une culmination puis sombre jusqu’à être inaudible.
L’Hommage est en effet également un hommage à Mahler, comme un nouveau Lied von der Erde. Le titre Abschied n’évoque pas seulement Schumann mais aussi le dernier mouvement de l’œuvre de Mahler. Comme chez Mahler, le dernier mouvement est aussi long que tous les précédents ensemble. Chez Kurtág, comme chez Mahler, les cinq premiers mouvements présentent des caractères et des situations très différentes, cependant que le dernier aboutit à une phase de la vie dont le but est la mort. Chez Mahler, il se conclut par les mots ewig… ewig… (éternel…). Chez Kurtág, le clarinettiste, le musicien qui joue avec le souffle, pose son instrument et fait sonner, sur le dernier accord du piano, un pianissimo de grosse caisse. La musique et la vie s’achèvent avec un dernier battement de cœur.
Curieusement, la pièce a été écrite bien avant que son titre ne lui soit donné avec l’allusion à Machaut. On trouve également des éléments de ce mouvement dans le Nagy Sirató (Grande lamentation), inachevé, pour trombone et piano de 1976 et dans Grabstein für Stephan (1978-1979) (Tombeau pour Stéphane). Il est intéressant de voir le lien entre ce dernier mouvement et la musique funèbre, ce qui n’est guère étonnant pour la dernière pièce d’une œuvre dédiée à la mémoire de Schumann. Même s’il n’est pas aisé de faire le lien entre l’adieu et le titre du mouvement.
Martine Kis
Enregistrement YouTube avec partition https://youtu.be/i8FV2fJiNSQ?si=hwu-3-kkQFd8AhUu
Bibliographie
Mit Robert Schumann zu Gustav Mahler: GYÖRGY KURTÁGS «HOMMAGE À R. SCH.» OP. 15/d
HARTMUT LÜCK – Neue Zeitschrift für Musik (1991-), Vol. 172, No. 2, György Kurtág (März April 2011), pp. 36-39 (4 pages)
The Genealogy of György Kurtág’s “Hommage à R. Sch”, op. 15d
Friedemann Sallis – Studia Musicologica Academiae Scientiarum Hungaricae, T. 43, Fasc. 3/4 (2002), pp. 311-322 (12 pages)
Hommage à Robert Schumann Op 15/d https://users.sussex.ac.uk/~cjd/WebProgNotes/pdfs/KurtagHommage.pdf
Kammerata Luxembourg. Hommage à Schumann https://www.kammerata.lu/wp-content/uploads/2020/09/Kammerata-Luxembourg_hommage-a-schumann-booklet.pdf
Oxford music on line. Kurtág, György (Rachel Beckles Willson)